➜ Ce mois-ci : la mémoire n’est pas un musée mais une matière vivante. Au programme de cette Cure Littéraire : trois réflexes d’écriture, une rencontre avec celles qui guérissent à travers les âges et une aventure européenne.
Chères toutes et chers tous,
Ce mois-ci, alors que les récits de filiation et les quêtes d’origines marquent la rentrée littéraire de septembre, une question nous a interpellés : que reste-t-il de nous lorsque les témoins s’effacent ?
La psychologue Susan Bluck a montré que notre mémoire autobiographique remplit trois fonctions précises : elle bâtit notre identité et notre sentiment de continuité, elle tisse nos liens avec les autres, et elle oriente nos décisions présentes (Autobiographical memory: Exploring its functions in everyday life, Memory, 2003). Contrairement à une idée reçue, se souvenir n'est pas un repli sur soi. C'est un acte tourné vers le devenir.
Quant à la nostalgie, bien au-delà de sa réputation passéiste, elle est reconnue comme une ressource psychologique. Convoquer un souvenir heureux même s’il a un goût aigre-doux d’antan augmente le sentiment que la vie a du sens. Cet effet passe d'abord par le lien social : on se souvient des autres et ce sont eux qui redonnent du sens (Routledge, Sedikides et Wildschut, Journal of Personality and Social Psychology, 2011).
“La vie n’est pas ce que l’on a vécu, mais ce dont on se souvient et comment on s’en souvient pour la raconter.” Gabriel García Márquez, Vivre pour la raconter (2002).
Reste l’énigme qui traverse cette rentrée : comment nos souvenirs les plus intimes parviennent-ils à toucher l’universel ? La réponse tient peut-être en une idée. En mettant des mots sur notre vécu, nous offrons aux plus jeunes bien plus que des récits ; nous leur léguons une boussole, des racines vivantes et le droit précieux de se définir à leur tour.
💡 Trois réflexes pour explorer vos mémoires
Pas besoin d'une méthode parfaite ni d'un grand projet d'écriture. Voici trois réflexes concrets, à mettre en oeuvre sans pression.
⓵ L’ancrage par l’objet
Oubliez la perfection ! L’erreur classique : attendre la chronologie idéale et vouloir tout raconter d'un coup.
Le bon réflexe : Partez d’un support matériel. Une vieille photographie, une clé, un parfum ou un meuble de famille. Décrivez cet objet de manière purement sensorielle pendant 10 minutes. L’objet est la porte d’entrée la plus fiable pour réactiver votre hippocampe, l’archiviste cérébral de nos souvenirs, et faire remonter le souvenir enfoui.
⓶ La topographie des lieux
Les petits événements feront l'affaire. Evitez de vous focaliser uniquement sur les “grands événements” de l’existence.
Le bon réflexe : Dessinez grossièrement le plan d’un lieu marquant. Parcourez mentalement les pièces et notez les anecdotes attachées à chaque coin. La mémoire spatiale est un levier puissant pour raviver les souvenirs.
⓷ Les deux faces de la transmission
Pour soi : Pratiquez l’écriture de sédimentation. Notez chaque soir un souvenir d’enfance qui a refait surface dans la journée, sans chercher à le lier aux autres. Cette collecte brute structure votre paysage intérieur et régule les émotions liées au passé.
Pour les autres : Collectez la mémoire orale. Interrogez un proche sur un détail précis de sa jeunesse (son premier emploi, un trajet en train, une mode de l’époque). Consignez ses mots exacts dans un carnet.
À vos plumes, bon courage où que vous soyez dans cette chaleur caniculaire (… et bonne lecture !
🎙️ L’interview du mois : Claire Vergier “La braise en héritage” (éd. Seuil).
Ce mois-ci, nous avons rencontré Claire Vergier. Dans son formidable premier roman, La Braise en héritage (Seuil), elle déploie une fresque sur quatre siècles d'émancipation féminine et explore comment le destin de nos aînées continue, aujourd'hui encore, de sculpter nos vies.
Partie #1 : de l’héritage historique à la fiction
“ Notre caractère, nos rêves, nos peurs proviennent en grande partie d’un héritage que l’on ne soupçonne pas. ” - Claire Vergier
1/ Pourquoi était-il important d’ancrer votre fiction dans la réalité historique de figures réelles comme Michée Chauderon ?
J’aime la fiction, qui offre une grande liberté dans l’écriture et permet de lier des destins distincts en une seule et même histoire. Cependant, pour raconter l’émancipation des femmes, il me semblait nécessaire de rendre hommage à certaines d’entre elles, dont les parcours ont été parfois tragiques, parfois heureux, mais toujours inspirants. Cela permet de rappeler que, bien que mon roman La Braise en héritage soit une fiction, les injustices et combats qu’il retrace n’ont quant à eux rien de fictif.
2/ Quelle a été la plus grande difficulté pour lier ces générations de femmes sur plusieurs siècles sans perdre le fil du récit ?
L’envie d’écrire ce roman est venue de cette phrase que l’on voit souvent dans les manifestations pour les droits des femmes : « Nous sommes les descendantes des sorcières que vous n’avez pas pu brûler. » Je voulais raconter l’émancipation des femmes à travers toute une lignée, depuis les chasses aux sorcières jusqu’à aujourd’hui. L’histoire devait donc se dérouler sur quatre siècles. Ce qui fait beaucoup de générations de femmes à retracer ! Il a fallu trouver le juste milieu et le bon nombre de personnages : suffisamment pour créer du lien, mais pas trop pour permettre au lecteur de s’attacher à chaque héroïne. J’ai donc choisi de parfois sauter une génération, mais de toujours montrer en quoi la vie d’une femme avait influencé le destin de la suivante.
3/ Combien de temps avez-vous consacré à l’étude des archives pour reconstituer l’atmosphère des époques traversées ?
Avant de démarrer l’écriture de mon roman, j’ai d’abord consacré deux mois complets aux recherches sur l’histoire des guérisseuses et de la place des femmes dans la médecine. De grandes figures typiques de leur époque sont alors apparues : la guérisseuse accusée de sorcellerie, la religieuse, l’étudiante en médecine, l’infirmière de la Grande Guerre… J’ai ainsi esquissé la trame du roman. Puis, avant l’écriture de chaque chapitre, je me plongeais dans des recherches approfondies concernant l’époque dans laquelle vivait le personnage concerné. Cela m’a permis de m’immerger dans l’univers de chaque héroïne, pour mieux le retranscrire.
4/ Au-delà de l’histoire, quel est le message ou l’émotion que vous souhaitiez transmettre à travers cet héritage entre femmes ?
Je souhaitais faire ressentir le fait que notre caractère, nos rêves, nos peurs proviennent en grande partie d’un héritage que l’on ne soupçonne pas. Je voulais aussi transmettre un sentiment d’espoir : l’émancipation et la liberté finissent toujours par trouver leur chemin.
Partie #2 : Interview Emotions
Diplômée d'HEC Paris, Claire Vergier a d'abord forgé son expertise dans le monde des marques, notamment chez Bergamotte, avant de devenir copywriter freelance en 2020. En parallèle de cette carrière en conception-rédaction, elle cultive une passion profonde pour l'écriture romanesque.
Si je vous dis émotions et littérature, à qui pensez-vous ?
Impossible pour moi de ne penser qu’à un auteur ! C’est ce que j’aime dans la littérature, chaque roman transmet des émotions qui lui sont propres, et chaque émotion est aussi noble l’une que l’autre.
L’émotion que vous préférez voir chez quelqu’un ?
La sérénité. Elle représente pour moi la force tranquille et la capacité à trouver de la joie dans le quotidien.
Le livre qui a suscité chez vous le plus de …
Joie : Tous les romans de Roald Dahl, une véritable madeleine de Proust.
Amour : L’ amour au temps du choléra, de Gabriel Garcia Marquez.
Peur : Le parfum, de Patrick Süskind.
Tristesse : Une vie, de Guy de Maupassant.
Colère : No Home, de Yaa Gyasi.
Surprise : American Psycho, de Bret Easton Ellis.
Un des moments les plus émouvants de votre vie de lectrice ou d’autrice ?
Le jour où j’ai reçu un appel de mon éditrice du Seuil, me disant qu’elle avait eu un coup de cœur pour mon manuscrit et voulait le publier !
Le personnage de roman qui ne vous a jamais quittée ?
Georges Duroy, de Bel-Ami : un personnage que l’on aime détester et qui montre avec cynisme que ceux qui réussissent le mieux ne sont pas toujours les plus méritants.
L’auteur.e qui vous touche le plus ?
Delphine de Vigan depuis Rien ne s’oppose à la nuit. Magnifique !
Où et quand préférez-vous lire ?
L’été dans un parc, au soleil. Un thé à la main.
À qui offrez-vous le plus de livres ?
Ma famille, à Noël. Le pied du sapin se transforme en bibliothèque.
Le livre qui a changé votre vie ?
Sacrées Sorcières, de Roald Dahl. Mon premier coup de cœur littéraire, à 9 ans. Celui qui m’a fait découvrir le plaisir parfois très addictif de la lecture.
📚 La readlist du mois
Pour cette édition consacrée à la mémoire et à l'héritage, nous avons sélectionné six livres qui regardent le passé en face. Secrets enfouis, souvenirs qui refont surface, quêtes de liberté : autant de récits sur ce qui nous façonne et ce que l'on transmet.
1/ La Maison vide, Laurent Mauvignier, Les Éditions de Minuit, 2025.
L'auteur ausculte les silences d'une demeure familiale habitée par les spectres du passé. Dans une prose exigeante, presque clinique, il montre comment l'espace retient l'absence et comment le vide d'un lieu finit par trahir ce que les vivants s'efforcent de taire.
➻ Couronné par le Prix Goncourt 2025, ce roman s’impose comme une aventure stylistique majeure sur les non-dits intergénérationnels.
2/ Un jour sans femme, Laetitia Colombani, L'Iconoclaste, 2026.
Une construction chorale qui entremêle les destins de quatre femmes sur autant de continents, portées par un même refus. Le récit puise ses fondements dans la grève historique des Islandaises du 24 octobre 1975, journée suspendue où 90 % d'entre elles désertèrent le travail pour obtenir justice quant aux inégalités salariales.
➻ Une œuvre de mémoire documentaire salutaire, qui restitue à un jalon majeur de l’histoire féministe sa juste place dans l’imaginaire collectif.
3/ La Mélodie du pardon, Corneille, XO, 2025.
Trois décennies après le drame qui a causé la perte des siens lors du génocide des Tutsi au Rwanda, l'auteur choisit la forme du dialogue imaginaire avec la figure paternelle pour livrer une confession d'une grande sobriété.
➻ Une lecture utile pour analyser les mécanismes du traumatisme transgénérationnel et concevoir la reconstruction comme un acte de résilience active.
4/ J’ai un ami, Manon Fargetton (illustrations de Lili Wood), Milan, 2025.
Né d'une collaboration entre la romancière et la plasticienne bretonne Lili Wood, cet album saisit la texture d'une journée d'enfance au bord de la mer. Il donne corps et délicatesse au compagnon imaginaire d'un jeune garçon, métaphore des premières solitudes apprivoisées.
➻ Un support idéal (dès 3 ans) pour aborder les paysages intérieurs de l’enfant, l’expression des émotions et le rôle de l’imaginaire comme refuge.
5/ La Voie, Gabriel Tallent, Gallmeister, 2026.
Dans l’aridité du désert de Mojave, deux adolescents trompent le vertige de l'âge adulte en défiant la gravité, escaladant les parois rocheuses à la lueur de la nuit. L'ascension devient le miroir de leurs fractures sociales et intimes, jusqu'au point de rupture technique et émotionnel.
➻ Dix ans après My Absolute Darling, l’auteur confirme sa maîtrise du nature writing et sa capacité à dépeindre l’émancipation par la confrontation brute avec les éléments.
6/ Finistère, Anne Berest, Albin Michel, 2025.
Après s'être interrogée sur sa lignée maternelle dans La Carte postale, l'autrice remonte ici le fil de sa branche paternelle. Elle inscrit la trajectoire de ses ancêtres dans la géographie meurtrie du Léon et de la ville de Brest sous l'Occupation, liant intimement l'histoire intime au destin national.
➻ Sélectionnée par l’Académie française et finaliste du Prix Renaudot 2025, cette fresque explore la géologie de nos mémoires et le poids des legs invisibles.
🧠 Le secret de nos émotions : la mémoire émotionnelle
La mémoire émotionnelle, c'est en substance la façon dont le cerveau retient plus durablement certains événements lorsqu'ils ont été associés à une émotion forte.
Les neurosciences le montrent : l'amygdale aide à consolider les souvenirs émotionnels en agissant sur l'hippocampe au moment de leur formation. Autrement dit, une émotion intense ne transforme pas un souvenir en vérité absolue, mais elle peut le rendre plus saillant, plus durable, parfois plus facile à réactiver.
À quoi sert cette mémoire ? Sur le plan biologique, elle aide l'organisme à conserver les expériences importantes, agréables ou menaçantes, pour orienter les apprentissages et les comportements à venir. C'est donc une mémoire utile à la survie, mais aussi à l'adaptation : elle nous permet de reconnaître ce qui compte, ce qui fait peur, ce qui attire, ce qui protège.
En revanche, quand l’émotion est très intense ou le stress trop fort, cette mémoire peut aussi devenir plus fragmentaire ou plus envahissante - parfois des décennies plus tard - comme on l’observe dans certains troubles post-traumatiques.
La littérature agit avec une puissance particulière sur ce terrain. Elle associe des scènes, des images, des phrases à une charge affective durable. Un personnage, une réplique, un lieu romanesque résonne en nous non seulement parce qu'il est raconté, mais parce qu'il est ressenti. Ainsi la lecture cisèle notre mémoire émotionnelle : elle fixe le sillage de nos expériences intérieures et transforme un texte en empreinte sensible.
Sources
The amygdala modulates the consolidation of memories of emotionally arousing experiences (PubMed)
Les émotions, la mémoire et le cerveau (Sciences Humaines)
Les émotions fortes améliorent la mémoire (Sciences Humaines)
La mémoire aux prises avec les émotions et le stress (M/S, Érudit)
Mémoire, Émotion, Cognition sociale (Centre de Recherche en Neurosciences de Lyon)
📬 Une histoire : Persepolis pour toujours
Le 4 juin dernier, le monde des lettres et du neuvième art a retenu son souffle. Nous avons appris avec une immense tristesse le décès de Marjane Satrapi. Une voix magistrale, puissante et profondément humaine s’est éteinte, mais son art continuera de parler et de toucher les cœurs.
Photo : Random House
Marjane Satrapi n'a pas seulement marqué l'histoire de la bande dessinée. Elle a inscrit l'Histoire dans le noir et blanc de ses planches. Persepolis est bien plus qu'un témoignage : c'est un hymne à la transmission et à l'esprit critique. À travers le regard plein de candeur, puis de révolte, de la petite Marji, elle a transformé ses propres souvenirs d'enfance à Téhéran en récit universel.
Un chemin marqué par la révolution iranienne, par l'odeur protectrice des fleurs de jasmin de sa grand-mère, par la déchirure de l'exil. L'œuvre dit, avec une force rare, le tiraillement entre l'amour des racines et le besoin vital de liberté. Une manière, pour elle, de lutter contre l'oubli et de préserver à jamais la mémoire de son pays et le destin des siens.
L’artiste a posé ses crayons, mais le murmure de ses souvenirs, lui, nous reste fidèle. Il nous appartient désormais de continuer à ouvrir ses livres, à faire vivre son trait et à transmettre son combat.
🎥 Le film d'animation adapté de Persepolis est actuellement disponible gratuitement en streaming sur france.tv. L'occasion de redécouvrir son histoire.
📜 Citations du mois
“Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir.” Marcel Proust, Du côté de chez Swann (« Combray »), 1913
« La culture, c’est la mémoire du peuple, la conscience collective de la continuité historique, le mode de penser et de vivre. » - Milan Kundera, entretien de janvier 1979 dans Le Monde.
« S’il est une faculté de notre nature de laquelle on puisse dire qu’elle est plus merveilleuse que les autres, c’est la mémoire. » - Jane Austen, Mansfield Park (1814).
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📰 Partir en Livre 2026
Le grand festival du livre pour la jeunesse, organisé par le Centre national du livre, lance sa 12e édition du 17 juin au 19 juillet 2026.
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Le thème de cette année : « Nos petits et grands héros ». Un beau fil pour observer comment les figures romanesques et les récits d'émancipation s'ancrent dans l'imaginaire des plus jeunes.
➻ L'occasion idéale d'installer des rituels de lecture partagés en famille et de voir ces récits nourrir la créativité des enfants.












